lundi 11 mai 2009

Espartero, avec ou sans trois points ?


L’aficionado a los toros rencontre bon nombre d’interrogations dans sa passion, mais vogue aussi de surprises en surprises. Les méandres des lignées ganaderas nous ont habitué à ceci, et il arrive que des noms de toreros nous y invitent involontairement. Celui de Espartero ne fait pas exception.

Concernant ce maestro, Marc Thorel (Président de l’Union des Bibliophiles Taurins de France), a fait part d’une interrogation lors du IIIè colloque de cette association qui s’est déroulé à Bayonne en 2006, en livrant une communication intitulée « Espartero, l’impact de sa mort en France ». Grand aficionado et bibliophile taurin d’exception, Marc Thorel s’est interrogé sur l’importance ressentie de ce côté des Pyrénées, suite à la mort de ce matador dans le ruedo. Pourtant, comme il le précise, les faits pouvant occasionner une telle ampleur ne plaident pas en la faveur du maestro. Espartero n’est venu qu’à une seule reprise toréer dans notre pays, ce qui n’est pas assez suffisent pour graver les mémoires de nos aïeux. Ensuite, la dimension mythique du torero dans la péninsule ibérique, s’est propagée au travers d’anecdotes et coplas, dont on a du mal à croire qu’elles aient à l’époque, imprégné les mémoires de notre pays au point de les faire rêver.
Il n’en demeure pas moins, comme le démontre le Président de l’U.B.T.F., que la presse française de cette fin du XIXè siècle, aussi bien celle tauromachique que constitue en 1894 la demi-douzaine de feuilles taurines que généraliste, ne laissa pas passer inaperçu l’événement. Il n’y a rien de surprenant à ce que la presse spécialisée relate le drame, mais les autres ? Pour cela, il fallut que les journaux en questions possèdent un ou des correspondants au pays de Cervantes, qui soient capables de faire ressentir aux rédactions, l’importance du torero. Mais, comme le souligne Marc Thorel, l’agence « A.F.P. » existe depuis 1835, et pour lui, l’ensemble des articles puisent d’une même source leurs argumentaires. Le Président de l’U.B.T.F. fait remarquer à juste titre, que la presse de l’époque comme « Le petit journal », n’est que les prémices d’une presse dite people d’aujourd’hui, que beaucoup décrient, mais que aussi beaucoup lisent (peut-être les mêmes) au point qu’elle prolifère.
A travers cette presse généraliste moralisatrice à souhait, l’on devine les attaques larvées contre la tauromachie. Outre le fait qu’en cette année 1894 des évènements se produisent en France comme l’assassinat du Président Sadi Carnot ainsi qu’une bombe « anarchiste » qui explose au restaurant Fayot à Paris, il faut garder en mémoire qu’au moment de la mort de Espartero, l’anti-flamenquisme pointe en Espagne. La mort tragique du torero est certes le premier grand fait divers tauromachique de la temporada comme le souligne Marc Thorel, et il est le bien venu pour ce genre de presse. Mais au delà de la très sérieuse analyse que nous propose de le président de l’U.B.T.F., l’on ne peut éviter de penser aussi à une tentative d’incursion des anti-flamenqusites en terres françaises. C’est tout du moins une piste qu’il ne faudrait pas s’interdire de creuser. Afin d’asseoir une certaine légitimité dans leur démarche, les intellectuels qui prenaient la tête de ce mouvement, ont peut-être cherché par les relais de la presse, à faire entendre leur cause chez leurs cousins gaulois, tout comme les anti-taurins actuels s’associent au delà des frontières. A cette époque, la tauromachie prend de plus en plus d’importance en France, et rien de tels pour les anti-flamenquistes espagnols, de s’efforcer à trouver des soutiens où ils le peuvent, même à l’étranger. Voyant la réussite du mouvement taurin chez nous, il n’est pas interdit de croire que dans cet intérêt des journaux sur la mort de Espartero, à un coup des anti-flamenquistes pour essayer de nous montrer le côté dramatique de la corrida, et pour choquer la bonne morale, que la mort rode même pour l’homme. Bien entendu les différents écrits sur la fin tragique de Espartero, sont emplis de détails souvent justes, comme le nom du toro et la ganaderia, mais ces exactitudes taurines qui donnent toute la dimension sérieuse que l’aficionado attend dans la narration de tels faits, ne doivent pas occulter que l’impact de la mort de Espartero dans notre pays, fût peut-être, un essais des contempteurs taurins espagnols.

A moins que l’impact de cette mort fût un amalgame de cette presse généraliste attirée par le scandale, et qui aurait pu croire à un lien de parenté entre le torero et Joaquín Baldomero Fernández Espartero Álvarez de Toro (27 février 1793, 8 janvier 1879), duc de la Victoria et de Morella, comte de Luchana et vicomte de Banderas, plus connu sous le patronyme de Baldomero Espartero. Politiquement associé à l’idéologie radicale et progressiste du libéralisme espagnol, cet homme devient un héros en 1839, après sa victoire sur les Carlistes. Président du Conseil en 1837 et 1854, il n’en demeure pas moins que son attitude quelque peu autoritaire déçoit bon nombre d’espagnols progressistes.

Mais le nom de Espartero, ne fût pas seulement porté par un héros militaire et homme politique ibérique, ni simplement pris comme apodo par un matador, et pas le moindre. Il y a un an, j’ai fait non pas une énorme découverte, mais pendant un court instant elle me fît rêver. Instant très bref où j’ai espéré apporter la piste d’une éventuelle réponse à l’interrogation soulevée par le Président de l’U.B.T.F., comme j’avais pu , il y a douze ans maintenant, apporter une pièce manquante au parcours hexagonal d’un dénommé Pablo Mesa, organisateur de spectacles taurins dans la seconde partie du XIXè siècle, lors de mes recherches sur les corridas nantaises.
En découvrant des documents qui émanent des « Archivo General de la Guerra Civil Española », documents concernant la loge maçonnique madrilène « Rito Puro Escosses numéro 16 » adhérente au « Gran Oriente Nacional de España », j’eu la surprise d’y découvrir le nom de … Espartero.
Malheureusement pour moi, le tableau de l’effectif de cette loge daté du 26 avril 1892, fait apparaître que ce n’était pas le brillant torero qui était ainsi répertorié, mais un dénommé Pedro de Agüera y Azañon âgé de 28 ans (sur le présent document et il lui est donné un an de moins sur celui daté de l’année suivante), qui avait pris pour nom symbolique celui de Espartero. Ce franc-maçon, qui malgré son jeune âge avait déjà atteint le 31ème degré, à savoir donc qu’il fréquentait les ateliers dits de « perfectionnements », occupait la fonction de secrétaire de cette loge. Il était aussi mentionné comme membre fondateur de la dite loge, et dans le monde profane il était empleado et marié. L’effectif de la loge répertorié sur un document daté du 19 septembre 1893, fait à nouveau apparaître Espartero, toujours avec pour fonction celle de secrétaire.
Il est intéressant de constater pour le chercheur, et dans mon cas très amateur, que les documents portants signatures du Vénérable Maître, le président de la loge, et du Secrétaire, ce sont les noms profanes qui apparaissent, et concernant notre Espartero, le patronyme de Agüera y Azañon est noté avec l’indication du degré maçonnique. Par contre, sur le document qui relate les travaux de la loge, à la lecture du tracé, l’on constate que les interventions des « frères » sont notifiées sous leurs noms symboliques, et l’on retrouve celui de Espartero. Idem pour la signature du même document, avec toutefois le degré maçonnique indiqué, mais aussi pour le président comme pour le secrétaire, un tampon circulaire sur lequel apparaît le nom profane de ce dernier, avec à l’intérieur un delta lumineux au sein duquel figure le degré 31.

Même si je le crus quelques secondes, l’on peut dire en l’état actuel des recherches que Manuel Garcia « Espartero » ne fût donc pas franc-maçon, contrairement à l’un de ses contemporains, Luis Mazzantini. L’impact en France du décès du torero, n’est donc pas en lien avec une éventuelle initiation en franc-maçonnerie, les mauvaises langues n’ont pas pu affirmer qu’il devait sa carrière au fait d’être membre d’une obédience maçonnique, comme ce fût le cas pour des propos tenus à l’encontre de Mazzantini. Le mystère de l’impact dans notre pays du décès de Espartero reste donc entier, et si ce n’est quelques suppositions qui pourraient être plausible, la seule piste sérieuse à ce jour pour tenter d’y trouver une réponse, est celle soulevée par le Président de l’U.B.T.F.


« Gazette » de l’Union des Bibliophiles Taurins de France, numéro 46, juin 2007. Revue numérotée, réservée aux sociétaires de l’association.

Archives de la loge « Rito Puro Escosses numéro 16 », C.736 EXA Q, « Archivo General de la Guerra Civil Española », reproduction des documents par le Ministerio de Cultura servicio de reprografia en date du 12 mars 2008.

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